03|10|12

"Vivre en liberté, sans normes ou contraintes imposées"

En 2012, le CID-Femmes a fêté ses 20 ans. La création de ce centre d'information et documentation sur les femmes, situé à deux pas du Centre Aldringen à Luxembourg-Ville, s'inscrit dans un contexte particulier.

Interview avec Colette Kutten, présidente du CID-Femmes, ancienne membre du MLF

Mme Kutten, Dans quelles circonstances le CID-Femmes a-t-il vu le jour ?

Colette Kutten : « En 1989, le MLF au Luxembourg avait perdu sa dynamique, comme c'était aussi le cas dans d'autres pays européens. Au Luxembourg, ses membres cherchaient d’autres engagements, au sein de partis politique ou d’organisations pour femmes.  Nous souhaitions quand même poursuivre le travail du MLF pour pérenniser ses acquis et revendications, mais d’une autre manière. L’intervention de Véronique de Graef des cahiers du GRIF (Groupe de Recherche et d'Information Féministe) a été déterminante. A l’occasion d’une conférence débat intitulée ''Le féminisme est mort ? Vive le Féminisme !'' en 1989, elle nous a présenté l’idée d’un centre de documentation à l’image de ce qui se faisait déjà en Europe ».

Le CID poursuit certains engagements et revendication du MLF, mais en quoi se distingue-t-il de son prédécesseur ?

C.K. : « Le CID-Femmes est moins extrême. Le temps des manifs et des occupations de sites est révolu. Le CID a pour rôle d’accompagner le changement des mentalités […] il n’intervient que ponctuellement sous forme de lobbying, quand nous jugeons qu’il faut s’emparer d’un débat ou d’un sujet précis. C’est ce que nous avons fait dernièrement avec le collectif ''Si je veux''. »

Le CID-Femmes est-il réservé uniquement aux femmes ?

C.K. : « Non, il est également ouvert aux hommes. Au début des années 90, le groupe de travail en charge de créer le CID avait débattu de cette question. Comme nous souhaitions nous adresser à un public plus large, nous avions décidé d’accepter les hommes. Cela a créé des divergences et certaines ont même quitté le groupe de travail.

Aujourd’hui le CID-Femmes est bien fréquenté par les hommes, surtout depuis la mise en réseau de son catalogue. D’ailleurs, les ouvrages que nous proposons peuvent aussi s’adresser à un public masculin puisqu’il y est souvent question des deux genres. »

Qu’est-ce que le féminisme pour vous ?

C.K. : « C’est la recherche de l’égalité des sexes dans tous les domaines. Sans doute avons-nous atteint l’égalité de droit. Mais dans les faits, nous devons encore œuvrer pour que les hommes et les femmes jouissent de la même reconnaissance et du même respect, tant dans le monde du travail que dans le domaine conjugal. En outre, n’oublions pas que le phénomène de la traite des femmes est en augmentation.

Pour moi, le féminisme c’est pouvoir vivre en liberté, sans normes ou contraintes imposées, quel que soit votre sexe. »

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Hanté(e) par le spectre du féminisme ?

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Créé en 1972, le « Mouvement de Libération des Femmes » a vu le jour à une époque où les droits de femmes au travail et à l'indépendance économique n'étaient pas acquis. « Das Gespenst des Feminismus, Frauenbewegung in Luxemburg gestern – heute – morgen », publié par le CID-Femmes sous la direction de l’historienne Sonja Kmec revient sur l'histoire du mouvement féministe au Luxembourg.

Entretien avec Sonja Kmec

Mme Kmec, le livre réalisé sous votre direction fait allusion au féminisme en tant que fantôme. Pourquoi ?

Sonja Kmec : « Le titre du livre se réfère au fantôme ou "spectre" dans le sens de Marx, lorsqu'il parlait du communisme en 1848: "Un spectre hante l'Europe. Le spectre du communisme". Après la "mort" du communisme d'État en 1989, le philosophe Jacques Derrida parlait des "spectres de Marx" qui nous hantent aujourd'hui.

Le féminisme est également une idée du passé, mais elle nous hante encore, parce que ses promesses n'ont pas (toutes) été réalisées. C'est un spectre qui fait peur à certains, et donne de l'espoir à d'autres. »

Quels étaient les enjeux du féminisme lors de la création du MLF ?

S.K. : « En 1972 la revendication principale était la réforme du statut des femmes mariées, qui étaient traitées comme des mineures. Elles ne pouvaient pas ouvrir un propre compte bancaire, ne pouvaient travailler sans l’accord de leur mari, etc. Une autre revendication était la dépénalisation de l’avortement. » 

Quels sont les enjeux aujourd’hui ?

S.K. : Le respect entier de la volonté de la femme enceinte [souhaitant avorter, ndlr] reste une demande qui n’a toujours pas été traduite dans le droit luxembourgeois.

D’autres enjeux actuels sont la participation accrue des femmes dans la vie politique et au niveau décisionnel des entreprises.

 Qui furent les féministes au Luxembourg ? Qui sont-elles (et ils) aujourd’hui ?

 S.K. : « Les femmes (et les hommes) qui se disaient féministes dans les années 1970 et 1980 étaient des libres penseurs qui opposaient le système des inégalités qu’on appelait alors « patriarcat ». Certains ajoutaient : « capitaliste ».

 Elles n’étaient pas toutes affiliées à un certain parti, même si une partie des militantes du MLF venaient de la Ligue communiste révolutionnaire.

Aujourd’hui, le clivage « gauche-droite » semble avoir perdu de mordant, mais les féministes restent très critiques par rapport au système politique actuel et pensent pouvoir le changer – parfois de l’intérieur – dans un sens de plus de justice pour tous les genres. »

« Féminisme », un gros mot ?

S.K. : « Pour moi, non. C’est plutôt une marque d’honneur. Mais certaines personnes ont peur de l’appellation « féministe », pour des raisons très différentes. Il y en a pour qui l’égalité des chances semble acquise. Un engagement contre les discriminations de genre leur semble donc obsolète. Pour d’autres, les femmes devraient rester ou redevenir des épouses dociles et mères au foyer. Le féminisme chamboule leurs idées sur ce qu’est une femme. »

 Où en est la recherche sur le féminisme à l’Université de Luxembourg ?

S.K. : « ‘’Das Gespenst des Feminismus’’ est issu d’une recherche universitaire sur la conscience historique. La recherche sur le féminisme, voire la recherche féministe n’a pas le soutien institutionnel nécessaire. Un ‘’Gender Forum’’ lancé l’année dernière essaie de regrouper les différents chercheurs et chercheuses qui travaillent sur le sujet, mais faute de structure permanente comme une chaire universitaire ou une formation de Master, on patine. » 

Question personnelle : qu’est-ce que le féminisme pour vous, aujourd’hui en 2012 ?

S.K. : «  Un esprit critique, sans tomber dans le dogmatisme. »

 


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