
Créé en 1972, le
« Mouvement de Libération des Femmes » a vu le jour à une époque où les
droits de femmes au travail et à l'indépendance économique n'étaient
pas acquis. « Das Gespenst des Feminismus, Frauenbewegung in Luxemburg
gestern – heute – morgen », publié par le CID-Femmes sous la direction
de
l’historienne Sonja Kmec revient sur l'histoire du mouvement féministe
au Luxembourg.
Entretien
avec Sonja Kmec
Mme Kmec, le livre réalisé sous votre direction fait
allusion au féminisme en tant que fantôme. Pourquoi ?
Sonja Kmec : « Le titre du livre se réfère au
fantôme ou "spectre" dans le sens de Marx, lorsqu'il parlait du
communisme en 1848: "Un spectre hante l'Europe. Le spectre du
communisme". Après la "mort" du communisme d'État en 1989, le
philosophe Jacques Derrida parlait des "spectres de Marx" qui nous
hantent aujourd'hui.
Le féminisme est également une idée du passé, mais elle nous hante
encore, parce que ses promesses n'ont pas (toutes) été réalisées. C'est un
spectre qui fait peur à certains, et donne de l'espoir à d'autres. »
Quels étaient les enjeux du féminisme lors de la
création du MLF ?
S.K. : « En 1972 la revendication principale était la réforme du
statut des femmes mariées, qui étaient traitées comme des mineures. Elles ne
pouvaient pas ouvrir un propre compte bancaire, ne pouvaient travailler sans
l’accord de leur mari, etc. Une autre revendication était la dépénalisation de
l’avortement. »
Quels sont les enjeux aujourd’hui ?
S.K. : Le respect entier de la volonté de la femme enceinte [souhaitant
avorter, ndlr] reste une demande qui n’a toujours pas été traduite dans le
droit luxembourgeois.
D’autres enjeux actuels sont la participation accrue des femmes dans la
vie politique et au niveau décisionnel des entreprises.
Qui furent les
féministes au Luxembourg ? Qui sont-elles (et ils) aujourd’hui ?
S.K. : « Les femmes (et les hommes) qui se disaient
féministes dans les années 1970 et 1980 étaient des libres penseurs qui
opposaient le système des inégalités qu’on appelait alors
« patriarcat ». Certains ajoutaient : « capitaliste ».
Elles n’étaient pas toutes
affiliées à un certain parti, même si une partie des militantes du MLF venaient
de la Ligue
communiste révolutionnaire.
Aujourd’hui, le clivage « gauche-droite » semble avoir perdu de
mordant, mais les féministes restent très critiques par rapport au système
politique actuel et pensent pouvoir le changer – parfois de l’intérieur – dans
un sens de plus de justice pour tous les genres. »
« Féminisme », un gros
mot ?
S.K. : « Pour moi, non. C’est plutôt une marque d’honneur. Mais certaines
personnes ont peur de l’appellation « féministe », pour des raisons
très différentes. Il y en a pour qui l’égalité des chances semble acquise. Un
engagement contre les discriminations de genre leur semble donc obsolète. Pour
d’autres, les femmes devraient rester ou redevenir des épouses dociles et mères
au foyer. Le féminisme chamboule leurs idées sur ce qu’est une femme. »
Où en est la recherche sur le
féminisme à l’Université de Luxembourg ?
S.K. : « ‘’Das Gespenst des Feminismus’’ est issu d’une recherche universitaire
sur la conscience historique. La recherche sur le féminisme, voire la recherche
féministe n’a pas le soutien institutionnel nécessaire. Un ‘’Gender Forum’’ lancé l’année dernière essaie de
regrouper les différents chercheurs et chercheuses qui travaillent sur le
sujet, mais faute de structure permanente comme une chaire universitaire ou une
formation de Master, on patine. »
Question personnelle : qu’est-ce que le féminisme pour vous,
aujourd’hui en 2012 ?
S.K. : « Un esprit critique, sans tomber dans le dogmatisme. »